Je n’ai jamais autant pleuré lors d’un concert.

Les Têtes Raides à Chanteix, le 11 juillet. Quelques notes et 27 ans de souvenirs qui remontent à la surface.
C’était le 11 juillet 2026 à Chanteix, les Têtes Raides sont là. Je suis au deuxième rang, juste devant la scène, et dès les premières notes, des sanglots m’envahissent. Pas les petites larmes qui coulent discrètement au coin de l’œil. Non. De vrais sanglots, qui viennent du ventre, secouent le corps et annulent toute capacité d’analyse et de compréhension. [Oui, oui, une sophrologue, ça pleure aussi, cf article « La sophrologue qui a tout réglé dans sa vie, mythe ou réalité« ].
Ils sont revenus par vagues pendant tout le concert, jusqu’à la fin du dernier rappel. Je souriais en pleurant. Joie et tristesse mélangées.
Les premières notes m’ont envoyé en pleine figure 28 années de ma vie, là, d’un coup, sans prévenir. J’ai envie de vous raconter.
1998, un amphi de fac de maths
Un jour normal de l’année 1998, j’étais en fac de maths, assise dans un amphi, ma trousse ouverte, à côté d’un copain de TD. Il voit dépasser de la trousse un autocollant des Têtes Raides, groupe que je venais de découvrir en achetant leur CD Viens grâce à ma bourse étudiante. Il me dit : « Ah mais c’est rigolo ça, j’ai un pote qui adore ce groupe. Regarde, il est là tout devant dans l’amphi. »
Je regarde. Jeune homme assez beau, de type ombrageux, peu souriant de prime abord.
Je tombe amoureuse. En me promettant, bien évidemment, de lui apporter la joie de vivre qui semble lui manquer — à vingt ans, on a parfois une certaine confiance dans ses capacités à résoudre les problèmes du monde. Syndrome de la sauveuse que je comprendrai bien plus tard (trop tard ? mais pourquoi ne suis-je pas allée voir de thérapeutes quand j’avais 20 ans ?).
Les Têtes Raides nous rapprochent. Nous allons à plusieurs de leurs concerts ensemble. Les jours passent, on se lie d’une amitié complice qui glisse doucement vers la relation amoureuse. Lui est accordéoniste et, avec son acolyte chanteur-guitariste, ils gagnent un concours tremplin qui leur permet de jouer en deuxième partie des Têtes Raides. La consécration !
Nous nous installons ensemble. Les CD du groupe sont en double, posés côte à côte sur l’étagère qui regroupe notre univers musical.
Portés par l’amour de la nature, nous montons une ferme. Il devient paysan, moi prof pour assurer les finances. Nous nous pacsons. Nous avons trois beaux enfants. Nous trayons les chèvres au petit matin dans le cœur du Plateau de Millevaches, où nous avons trouvé notre havre de paix.
Pendant toutes ces années, les Têtes Raides sont là, nous mettons à jour notre discothèque avec leurs nouveaux albums. Leurs chansons accompagnent notre histoire, elles se mêlent à nos souvenirs, à notre jeunesse, à nos espoirs, à cette vie que nous sommes en train de construire. Luna, L’amour tombe des nues, Saint-Vincent continuent de résonner au fil du temps.
Ce temps qui passe, qui file entre nos doigts, qui manque souvent, et use parfois… 18 ans plus tard, nous nous séparons. Chacun repart avec son lot de CD, ceux que nous avions précieusement conservés en 2 exemplaires. Ginette continue de chanter dans nos foyers.
Et la vie continue.
Vingt-huit ans plus tard, retour à Chanteix
Dix ans passent. Et me voilà, le 11 juillet, au deuxième rang devant les Têtes Raides en concert à Chanteix (19). Je regarde la scène avec l’impression étrange que rien n’a changé depuis la première fois, au Transbordeur à Lyon. Rien ? enfin, presque. Le violoncelle est devenu violon, les cheveux sont devenus plus gris ou inexistants, les visages ont changé, les corps aussi. Nous avons tous pris quelques années au compteur, mais ça se voit à peine.
Mais la musique est la même. Et Ginette continue à danser sur le public comme au premier jour.
Il se passe alors quelque chose d’assez étrange. Un saut temporel quantique et quasi mystique. Pendant quelques secondes, j’ai 18 ans et j’en ai 46 en même temps.
- Ce n’est plus mon amoureux qui est là à mes côtés mais notre fils de 20 ans.
- Je suis en même temps cette jeune étudiante en fac de maths qui a toute la vie devant elle, et la bientôt cinquantenaire qui commence déjà à faire le bilan de sa vie.
- Je suis celle qui tombe amoureuse de ce jeune homme un peu ombrageux et celle qui, 28 ans plus tard, a traversé une séparation, élevé trois enfants, changé, créé, cherché, appris, douté, aimé encore, perdu certaines choses et découvert tant d’autres.
Alors je me demande : qu’est-ce qui a changé finalement ?
Rien ? Tout ? Tout et rien à la fois ?
En fait, derrière ces chansons, il n’y a plus seulement des chansons. Il y a une vie entière.
Il y a cet amphi de la fac de maths.
Il y a cet autocollant qui dépassait de ma trousse.
Il y a un jeune homme dont je ne savais pas encore qu’il allait devenir le père de mes enfants.
Il y a une ferme sur le Plateau de Millevaches, les chèvres, le potager et ses conserves, les enfants, les matins où il fallait se lever tôt, les soirées où nous étions épuisés, les projets collectifs ou individuels, les joies, les difficultés.
Il y a une histoire d’amour qui n’a pas résisté au temps.
Et il y a tout ce qui est venu après.
Ce que ces larmes racontaient
Je pleure parce que je suis là avec mon fils. Parce qu’il a 20 ans, l’âge que j’avais lorsque tout a commencé, et qu’il a pris la place de son père ce soir-là. Et je mesure soudain l’étrangeté du temps qui passe, la façon dont les générations se succèdent, dont les places se déplacent, dont les enfants deviennent les adultes qui nous accompagnent.
Je pleure parce que je repense à tout ce que j’ai vécu depuis. Les rencontres, les découvertes, les émerveillements, les engagements, les difficultés, les surprises, les remises en question, les moments de grâce et ceux où j’ai eu l’impression de ne plus savoir où j’allais. Je me connais tellement mieux aujourd’hui. Et en même temps, je me connais encore si peu.
Je pleure cette relation « initiale » qui n’a pas résisté au temps. Pas forcément avec tristesse. Plutôt avec cette étrange tendresse que l’on peut ressentir pour une partie de sa propre histoire qui est terminée, mais qui a tellement compté.
Je pleure aussi parce que je réalise à quel point certaines choses peuvent continuer à vivre en nous longtemps après avoir changé de forme. Une chanson peut contenir une personne. Un lieu peut contenir une époque. Une odeur peut nous ramener en quelques secondes dans un paysage d’il y a vingt ans. Une photo peut faire surgir tout un pan de notre histoire que nous pensions avoir rangé quelque part.
Nous sommes sans doute remplis de ces infimes passages secrets vers notre propre passé. Et parfois, il suffit de quelques notes pour que toutes les portes s’ouvrent en même temps.
C’est peut-être cela qui m’a submergée ce soir-là.
Je ne pleurais pas seulement devant un concert, je pleurais devant le temps, devant ce que j’avais été, devant ce que je suis devenue, devant tout ce qui a disparu et tout ce qui demeure.
Je pleurais de gratitude pour ce chemin parcouru, y compris pour les endroits où il a fallu bifurquer, renoncer, recommencer.
Et je pleurais aussi de vertige, parce que 28 ans, finalement, ça passe vite.
Parce qu’à 18 ans, je n’aurais jamais pu imaginer la vie qui m’attendait.
Parce qu’à 46 ans, je me félicite du courage avec lequel j’ai traversé les obstacles pour construire un environnement qui me nourrit sur tous les plans.
Parce qu’à 74 ans, où serai-je ?
Au deuxième rang d’un concert, un 11 juillet à Chanteix, les Têtes Raides ont joué leurs chansons. Et ces chansons, pendant deux heures, m’ont fait retraverser toute une vie.
Les larmes qui ont jailli étaient finalement l’expression d’un immense merci.
Merci pour tout ce qui a été. Merci pour tout ce qui est encore là. Et merci, peut-être surtout, pour tout ce qui reste à vivre.
Magie de la vie.
C’est ce genre de moment que j’aime accompagner dans mon travail de sophrologue : ces instants où le passé et le présent se rencontrent, et où il devient possible de les regarder avec tendresse plutôt qu’avec regret.
Si vous découvrez mon univers
Je suis sophrologue, mais pas une sophrologue qui aurait tout compris, tout réglé et définitivement atteint la sérénité absolue — vous l’aurez compris à la lecture de cet article 😉
Si vous avez envie de découvrir mon parcours et ce qui m’a amenée à accompagner aujourd’hui les autres sur leurs chemins de vie, vous pouvez le découvrir ici.
Si vous ne connaissez pas les Têtes Raides et voulez découvrir leur musique, ou si vous souhaitez suivre leur actualité, ils n’ont plus de site mais une Page Facebook est encore active : https://www.facebook.com/tetesraides


